IsraJ : La démission de Starmer marque-t-elle la fin d'une parenthèse politique ou révèle-t-elle une crise plus profonde du Parti travailliste et du système politique britannique ?
Uria Bar-Meir : Difficile de dire que Keir Starmer incarnait une véritable époque politique. Sa démission semble plutôt montrer que les difficultés apparues au sein du Parti conservateur depuis le référendum sur le Brexit sont en réalité celles de l'ensemble du système politique britannique. L'une des principales évolutions est la volatilité croissante de l'électorat. Autrefois, chaque parti pouvait compter sur un socle d'électeurs fidèles ; ce n'est plus le cas aujourd'hui. Cela plonge les partis dans une forme de panique dès que les sondages se dégradent, car ils ne peuvent plus se reposer sur leur base traditionnelle. Dans le cas de Starmer, la situation est particulière. Theresa May, Boris Johnson ou Liz Truss avaient des raisons objectives d'être évincés, indépendamment de la popularité de leur parti. Starmer n'a sans doute pas été le meilleur Premier ministre de l'histoire britannique, mais il n'a pas non plus été l'échec total que décrivent ses adversaires. Son principal tort a été d'être devenu impopulaire. Les éléments qui auraient pu provoquer sa chute, comme l'affaire Peter Mandelson ou le trou dans le budget de la défense, ne se sont finalement pas concrétisés. Ce qui l'a fait tomber, c'est surtout l'entrée d'Andy Burnham au Parlement et l'apparition d'un successeur crédible.
Dix ans après le Brexit, cette transition politique est-elle susceptible de modifier la relation du Royaume-Uni avec l'Union européenne ?
-Keir Starmer avait déjà engagé un rapprochement avec Bruxelles. Son gouvernement n'hésitait plus à affirmer que les promoteurs du Brexit portaient une part de responsabilité dans les difficultés économiques que traverse le Royaume-Uni. C'est loin d'être anodin, car cela revient, d'une certaine manière, à critiquer une décision prise démocratiquement par référendum. Cela étant, Starmer refusait de franchir certaines lignes rouges, notamment un retour au marché commun. Plusieurs de ses successeurs potentiels se sont montrés plus audacieux. Wes Streeting, qui a depuis renoncé à briguer la direction du Labour au profit d'Andy Burnham, a même déclaré qu'il faudrait, à terme, revenir dans l'Union européenne. Burnham est plus prudent, notamment parce qu'il représente une circonscription favorable au Brexit, mais lui non plus n'exclut pas cette perspective à très long terme. Il faut néanmoins rappeler que le Labour a été élu en 2024 sur un programme maintenant le Royaume-Uni en dehors des institutions européennes. Il est donc difficile d'imaginer un véritable processus de retour dans l'Union avant les prochaines élections, et même alors, rien ne garantit qu'il aboutisse.
Andy Burnham est souvent présenté comme l'un des responsables travaillistes historiquement les plus favorables à Israël, mais ses positions ont évolué depuis le 7 octobre. Comment interprétez-vous cette évolution ?
-Il faut d'abord rappeler qu'Andy Burnham continue de croire au droit d'Israël d'exister en tant qu'État juif. Il ne donne pas un blanc-seing à Israël et a exprimé des positions qui ne plaisent pas au gouvernement israélien actuel. Certaines de ces positions peuvent, en pratique, être préjudiciables à Israël, mais il n'est en aucun cas anti-israélien. Il a d'ailleurs refusé de qualifier les actions israéliennes à Gaza de « génocide ». Cela étant, il est incontestablement devenu plus critique à l'égard de la politique israélienne. Une partie de cette évolution s'explique par la conduite du gouvernement israélien actuel, qui suscite de plus en plus de malaise dans de nombreux pays européens, y compris à droite. Mais il est également probable qu'il ait pris en compte le mécontentement d'une partie importante de l'électorat musulman, historiquement proche du Parti travailliste, face à la position adoptée par le Labour au début de la guerre.