Ce jeudi, le parquet israélien a annoncé le dépôt d'un acte d'accusation aggravé contre Yonatan Urich, l'un des conseillers les plus influents du Premier ministre. Les charges retenues sont lourdes : transmission et détention d'informations classifiées, ainsi que destruction de preuves, le tout assorti d'une circonstance particulièrement grave, celle d'avoir agi avec l'intention de nuire à la sécurité de l'État.
Au-delà de l'inculpation elle-même, le parquet va plus loin en demandant des mesures d'éloignement spectaculaires : que Yonatan Urich soit interdit d'accès au bureau du Premier ministre, à tout site militaire sensible, et qu'il lui soit désormais impossible d'entrer en contact avec Netanyahou lui-même.
Pour comprendre l'ampleur de cette décision, il faut revenir sur ce que l'on appelle en Israël "l'affaire Bild", du nom du célèbre quotidien allemand au cœur du scandale.
A l'origine: la gestion de la crise des otages
Tout commence le 1er septembre 2024, lorsque l'armée israélienne annonce une nouvelle terrible : six otages détenus par le Hamas viennent d'être exécutés dans un tunnel situé à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. La nouvelle provoque un choc immense en Israël, ravive la colère des familles d'otages et alimente une vague de critiques contre la gestion du dossier par Netanyahou, accusé par une partie de l'opinion de privilégier ses intérêts politiques au détriment d'un accord pour libérer les captifs.
Le lendemain, dans un contexte de pression maximale, Netanyahou organise une conférence de presse et brandit un document présenté comme provenant du Hamas. Ce texte, déjà diffusé peu avant par la chaîne N12, contiendrait des instructions du mouvement terroriste destinées à orienter les manifestations en Israël afin de faire pression sur le gouvernement pour qu'il accepte un accord sur les otages.
C'est dans ce climat de crise que, selon l'enquête, l'idée serait née au sein du cercle rapproché de Netanyahou de produire un document encore plus marquant, susceptible de retourner l'opinion publique.
Acte 1: le document que les renseignements militaires n'avaient pas communiqué au Premier ministre
Selon l'acte d'accusation, tout débute par une fuite venue de l'intérieur de l'armée. Un réserviste, Ari Rosenfeld, alors en poste, transmet en juin 2024 à Eli Feldstein, porte-parole de Netanyahou, ce qui sera appelé le "document du Hamas" : un texte extrait, selon une source proche du dossier, des systèmes du renseignement militaire israélien (Aman).
Feldstein, conscient de la sensibilité du document, en informe rapidement Yonatan Urich. Selon les messages cités dans l'acte d'accusation, Feldstein insiste sur l'urgence et l'importance de la fuite, allant jusqu'à écrire que ce qu'il préparait "valait un million de dollars" et qu'il fallait absolument que cela parvienne au Premier ministre.
Premier obstacle : lorsque Feldstein tente de faire publier le document dans un média israélien, la censure militaire s'y oppose, redoutant que la diffusion ne révèle des sources de renseignement protégées. C'est à ce moment, selon l'enquête, qu'Urich aurait orienté Feldstein vers Israël Einhorn, un autre conseiller de Netanyahou réputé pour ses contacts privilégiés avec la presse allemande, et notamment avec le quotidien Bild.
Einhorn aurait alors directement contacté un journaliste du Bild. Le document, accompagné de citations, finit par être publié. Dans la foulée, Urich aurait félicité Feldstein, lui écrivant que "le patron est content", une phrase qui, depuis, alimente les soupçons sur le degré d'implication de Netanyahou lui-même, même si l'acte d'accusation ne mentionne à aucun moment une participation directe du chef du gouvernement.
Acte 2: quel est vraiment ce document secret?
Quelques jours après la publication, le journaliste d'investigation Ronen Bergman, dans le quotidien Yedioth Ahronoth, révèle une information qui change tout : le lien entre l'article publié par le Bild et le prétendu document original serait extrêmement ténu, et l'attribution du texte à Yahya Sinouar, le chef du Hamas à Gaza, serait infondée.
Face à cette révélation, la pression médiatique monte, y compris en Israël. Et c'est là que l'affaire prend une tournure presque rocambolesque : selon l'enquête, le bureau de Netanyahou réalise alors qu'il ne possède en réalité ni le document original, ni la moindre preuve tangible de son existence.
Commence alors, toujours selon l'acte d'accusation, une course contre la montre pour obtenir ce document afin de "couvrir" la publication initiale. Le 9 septembre 2024, Rosenfeld et Feldstein se retrouvent une nouvelle fois, cette fois à la Kirya, le quartier général de l'armée à Tel-Aviv. Rosenfeld y aurait remis à Feldstein le document original, rédigé en arabe, accompagné de trois autres documents classifiés.