Le retrait progressif de Warren Buffett, engagé depuis plusieurs années et désormais acté sur le plan opérationnel, marque bien plus qu’un simple changement de gouvernance. À 94 ans, l’« Oracle d’Omaha » referme un chapitre majeur de l’histoire financière mondiale — et, plus discrètement, un chapitre singulier dans la relation entre Israël, la diaspora juive américaine et les grandes élites économiques occidentales.
Warren Buffett n’était ni juif ni israélien. Il n’a jamais revendiqué de lien communautaire ou idéologique avec Israël. C’est précisément ce qui rend son engagement si particulier. Son soutien s’est exprimé là où il comptait vraiment : dans des décisions d’investissement lourdes de sens, assumées publiquement, à contre-courant d’un environnement international souvent frileux. Comme l’a récemment rappelé The Economist, Buffett a toujours privilégié une approche fondée sur la valeur de long terme, indépendamment des pressions politiques ou idéologiques.
Le geste fondateur reste l’acquisition, en 2006, d’Iscar Metalworking, fleuron industriel israélien. En faisant d’Iscar la première grande acquisition internationale de Berkshire Hathaway, Buffett envoyait un message clair aux marchés : Israël n’est pas seulement une « start-up nation », mais une économie industrielle mature, capable de produire de la valeur sur le long terme. Le succès spectaculaire de cet investissement, souvent cité en exemple par The Economist, a durablement renforcé la crédibilité économique d’Israël dans les cercles financiers les plus exigeants.
Au-delà d’Iscar, Buffett s’est engagé à plusieurs reprises dans des campagnes Israel Bonds, mettant son nom, son image et son autorité morale au service de la dette israélienne. Ces initiatives ont permis de lever des centaines de millions de dollars, mais surtout d’offrir à Israël une caution économique rare : celle d’un investisseur mondialement respecté, extérieur aux logiques communautaires, et insensible aux pressions politiques — un positionnement que The Economist a régulièrement souligné comme atypique dans le capitalisme contemporain.
Pour les Juifs d’Amérique, Warren Buffett incarnait une figure précieuse : un allié non juif, capable de légitimer Israël dans les cercles de pouvoir économique américains sans passer par le registre identitaire. Son soutien contribuait à inscrire Israël dans un récit de rationalité, de stabilité et de long terme, à une époque où la polarisation idéologique rend ce type de positionnement de plus en plus rare.
La succession désormais engagée pose donc une question centrale. Dès 2021, Buffett a préparé le passage de relais en désignant Greg Abel comme futur dirigeant opérationnel de Berkshire Hathaway. Abel est un gestionnaire solide, respecté, fidèle à la culture du groupe. Mais il n’a ni l’histoire personnelle, ni la relation spécifique avec Israël, ni le capital symbolique que Buffett avait patiemment construit — une transition que The Economist décrit comme parfaitement maîtrisée sur le plan financier, mais porteuse d’incertitudes symboliques.