C’est l’histoire d’un homme, Noam Tibon, général en retraite des Forces de défense d’Israël, qui, le 7 octobre 2023, s’élança dans une course insensée pour arracher les siens à la mort. Sa famille – et surtout ses deux petites-filles – était cernée par les tueurs du Hamas dans leur maison du kibboutz Nahal Oz. Cet acte, à la fois intime et titanesque, s’inscrit dans cette longue lignée de récits héroïques qui façonnent l’identité du peuple juif depuis les origines. C’est aussi le cœur battant du documentaire de Barry Avrich, « The Road Between Us: The Ultimate Rescue » promis à une projection au Festival international du film de Toronto (TIFF).
Mais, comme toujours, rien n’est jamais simple. Le 13 août, nous apprenons que le festival vient de déprogrammer l’œuvre d’Avrich – ironie suprême, nul n’avait même eu vent de sa programmation. Le motif, en revanche, avait de quoi laisser pantois. Les organisateurs invoquaient le risque de troubles, mais surtout un argument proprement vertigineux : le réalisateur n’aurait pas obtenu l’autorisation… des terroristes du Hamas. Selon cette logique absurde, ces derniers détiendraient des droits d’auteur sur leurs propres vidéos, celles-là mêmes qu’ils avaient filmées durant le pogrom. Le paradoxe est glaçant : la barbarie érigée en ayant-droit. Oui, il est des cerveaux qui, manifestement, s’emploient à penser l’impensable.
Un festival n’est jamais un simple alignement d’écrans ; il est ce miroir où une civilisation, fût-ce à contrecœur, se contemple. A Toronto, la surface du TIFF vient à cet instant de se ternir : le retrait de sa propre programmation de « The Road Between Us: The Ultimate Rescue » prétexte pris d’un différend sur des droits d’images, a naturellement résonné comme une censure maquillée en procédure. Sous le vernis juridique, c’est le geste que Hannah Arendt eût rangé dans la « banalité du mal » : cet instant où le formalisme administratif, neutre en apparence, inflige une blessure plus profonde que l’interdiction explicite. Si l’archive devient la propriété de l’assassin, si la mémoire doit s’agenouiller devant le bourreau, alors l’Histoire tout entière se transforme en compromis sordide. En accordant ce statut aux archives du 7 octobre, on opère une inversion perverse : protéger la « propriété » des images revient à sanctuariser le regard du tueur et à le couronner maître du récit. Ce qui est menacé ici n’est pas seulement une œuvre, mais la possibilité même de reconnaître le crime dans sa matérialité. Walter Benjamin nous avait avertis : « chaque image du passé est une lueur fragile, prête à s’éteindre si elle n’est pas saisie dans l’instant. »
Or le 7 octobre s’ouvrit comme une plaie béante. Sur le sang encore tiède, germa aussitôt la chair du mensonge. Non pas le négationnisme tardif des décennies révisionnistes, mais une falsification à chaud, forgée alors même que les cris résonnaient encore entre les murs calcinés. Les dégénérés du Hamas filmaient leur avancée comme on grave une épopée : fixées au torse, leurs caméras ne recherchaient ni l’ombre ni la ruse, mais la lumière crue, offerte au regard du monde. Le meurtre n’était que le prologue ; le récit visuel en était l’accomplissement, du « snuff movies » plus vrai que le « snuff movies ». On aurait pu croire – illusion héritée de l’humanisme – qu’une telle exhibition provoquerait l’unanimité de la compassion. Mais depuis Thucydide, l’Histoire enseigne que les preuves ne suffisent jamais contre la volonté d’interpréter. À peine ces images avaient-elles traversé les écrans qu’elles se trouvaient recouvertes par d’autres visions : ruines de Gaza, cortèges endeuillés, slogans ressuscitant la Nakba. Ce n’était pas un effacement brusque mais un engloutissement progressif, à la manière de ces marées décrites par Tacite, effaçant peu à peu les rivages.
Dès le 8 octobre, des grandes ONG omettaient de nommer les morts de la veille. La causalité se renversait – phénomène qu’Arendt avait analysé : la cause devenait effet, l’effet cause, et le crime finissait par être perçu comme la conséquence naturelle d’une oppression alléguée. Les mots, ces légions invisibles, redessinaient la hiérarchie morale. Montrer pour frapper, puis recontextualiser pour absoudre : tel fut le mécanisme. Nietzsche, méditant sur les illusions oubliées, n’aurait pas imaginé que la vérité brute puisse servir de matière première à sa propre subversion. Pierre Vidal-Naquet l’avait formulé : le mensonge n’est pas seulement un instrument, il est une arme qui détruit le réel.